Choisir l’argentique
Une pellicule pour toute la soirée, pas d’écran pour vérifier. Chaque déclenchement devient un choix.
Le grain, les imperfections, les couleurs qui bavent : la pellicule colle à l’énergie des soirées.
La nuit, la fumée, les platines. Et une pellicule.
Pyrøgov est un DJ techno. Il m’a demandé de le photographier en soirée, derrière ses platines et au milieu de son public.

J’ai choisi l’argentique, pour saisir ces moments tels qu’ils sont : bruts, flous, vivants. Un Fujica AX-1, une seule pellicule, une seule soirée.
La photo de soirée a ses clichés, au sens propre : le contre-jour parfait, les mains levées, la foule en bouillie. L’argentique pousse à s’en éloigner, parce qu’on ne peut pas mitrailler en espérant qu’une image sorte du lot.
Raconter un artiste en quelques images.
L’artiste voulait des images qui disent qui il est : son énergie, son ambiance, les gens qui l’entourent.

Photographier un artiste, c’est déjà construire son image. J’ai abordé la série comme une direction artistique, en cherchant un fil entre chaque photo.
C’est là que photographie et direction artistique se rejoignent : une série n’est pas une accumulation de belles images, c’est une sélection qui construit un récit, et donc une identité.
Une pellicule pour toute la soirée, pas d’écran pour vérifier. Chaque déclenchement devient un choix.
Le grain, les imperfections, les couleurs qui bavent : la pellicule colle à l’énergie des soirées.
J’ai travaillé avec les lumières du lieu plutôt que contre elles : des oranges brûlants, des verts acides, des rouges saturés, de la fumée.
Ces couleurs deviennent la signature de la série, et donnent à Pyrøgov un univers qu’on reconnaît.
Au scan, un étalonnage travaillé a poussé cette signature plus loin : toute la série partage la même température et la même intensité, pour qu’on sente une seule nuit d’une photo à l’autre.
Une identité visuelle n’est pas toujours dessinée : elle peut naître d’une lumière. Des couleurs qui reviennent, une atmosphère constante, et le public finit par reconnaître un univers avant même d’avoir lu un nom.
Je n’ai pas seulement photographié le DJ. J’ai aussi saisi les visages, les sourires, les moments partagés.
La série alterne concentration et complicité, pour raconter une scène autant qu’un artiste.
Le travail le plus décisif s’est fait après la prise de vue : choisir les images et leur ordre. Chaque photo doit apporter quelque chose de nouveau, un plan large, un détail, un visage, un geste. Et montrer le public, c’est aussi un choix d’image pour l’artiste : il n’apparaît pas comme une figure isolée, mais comme le centre d’une communauté.



Une série de photographies argentiques cohérente, que l’artiste a publiée sur ses réseaux. Il a même choisi l’une d’elles comme photo de profil : l’image de la série est devenue son image.
Ce projet a aiguisé mon regard, et m’a rappelé qu’une identité se construit aussi à travers les images qu’on choisit de montrer.
Pour une directrice artistique, c’est un regard précieux : savoir ce qu’une image dit, ce qu’elle tait, et comment plusieurs images ensemble racontent plus qu’une seule.